mercredi, 27 décembre 2006

Histoire de la littérature française : modernité XIXe - XXe siècle volume dirigé par Patrick Berthier et Michel Jarrety

medium_Histoire.jpg Je sais que cette note intéressera peu de gens, mais puisque c'est encore le temps des fêtes, je me m'offre ce cadeau...

C'est à l'ombre d'un superbe sapin de noël que j'ai terminé la lecture de Histoire de la France littéraire, un pavé de 860 pages écrit tout petit-même-pas-d'image. Troisième tome d'une série couvrant la littérature française depuis ses origines, ce volume ne s'adresse pas à n'importe qui. Il faut en effet avoir les reins solides pour digérer la quantité d'informations qu'il renferme. Et puis, ce n’est pas parce qu'il contient plus de 800 pages que ce livre est forcément complet, loin de là...

Avant de faire mon snobinard qui critique ce que je ne parviendrais pas à accomplir, je préfère d'abord souligner la colossale somme de travail qu'est cette Histoire de la France littéraire. Divisé en différentes sections et sous-sections (le roman au XIX siècle, l'éclatement politique, la relation critique, les théories internes, etc.), cet ouvrage a le grand mérite d'avoir été écrit par plus de vingt érudits, pour la majorité enseignants. Chaque chapitre devient un condensé d'un savoir maîtrisé par un véritable spécialiste. On sort ainsi souvent des sentiers battus pour découvrir des noms et des oeuvres aujourd'hui oubliés, et ce, sans tomber dans des références trop obscurs. Nous sommes à mille lieux des petits bouquins préparatoires pour le bac (bien que certains soient très complets).

J'ai bien apprécié aussi que tous les grands genres soient présents. Romans, nouvelles, poésie, théâtre et essai, tous trouvent leur place, sans oublier la section consacrée à "la relation critiques" de même que celles portant sur la musique, la peinture et le cinéma (leurs liens avec la littérature). Les auteurs de cet ouvrage ont su couvrir la presque totalité de la littérature et des éléments qui gravitent autour.

Il reste que la très grande majorité de ses parties passent sous silence deux éléments qui me semblent essentiels : la littérature populaire et les vingts dernières années du XXe siècle. Pour ce qui est de la littérature populaire, force est de constater que Jules Verne, Boris Vian, Barjavel, Daniel Pennac et autres n'existent que très faiblement. Si "les correspondance aux XIXe siècle" méritent un chapitre (!), pourquoi occulter la littérature populaire ? Son impact et sa présence demeurent nettement plus tangible que d'obscures correspondances. Il me semble indéniable que cette Histoire de la France littéraire est celle d'une poignée d'universitaires, et non celle des lecteurs. Pour ce qui est des années 1980 et 1990, ces dernières semblent généralement hors d'intérêt, comme si rien de bon n'avait été écrit durant ces décennies.

N'empêche que ce volume est maintenant ma "bible" en matière de connaissances littéraires du XIXe et XX siècle. Les articles qu'il contient sont d'un réel intérêt en plus d'être très riches en informations. La notion de "littérature" n'y est pas exclusive à un genre en particulier. On parvient aisément à s'y retrouver. Les références bibliographiques aident à approfondir chaque aspect abordé. Dommage seulement qu'on sente le regard hautain que ses auteurs portent sur "la basse littérature"...

Patrick Berthier et Michel Jarrety [dir.], Histoire de la littérature française : modernité XIXe - XXe siècle, éd. PUF, 2006, 860 pages, ISBN 2130524281.

© L'île déserte de Louis

jeudi, 30 novembre 2006

Cours de littérature anglaise par Jorge Luis Borges

medium_Borges1.jpgC'était un pari risqué, tant pour l'éditeur que les lecteurs : publier l'intégralité des cours de littérature donnés par Borges en 1966 à l'université de Buenos Aires. Il faut préciser que le tout fut rendu possible grâce à la retranscription intégrale des présentations de Borges tirées d'enregistrements audio. Autant dire un miracle que ces cours aient survécu jusqu'à aujourd'hui !

Le défi demeure néanmoins pour le lecteur, car nous sommes ici en présence de véritables cours universitaires portant sur la littérature anglaise. Plus complexe encore, il s'agit pour la très grande majorité de cours axés sur trois périodes de l'histoire : le moyen âge, la fin des Lumières et le XIXe siècle. Aux oubliettes Shakespeare ! Aux oubliettes Milton ! Rien ne saurait surprendre lorsque l'enseignant est Borges. Il reste que j'aurais aimé connaître l'opinion du grand écrivain argentin sur ces auteurs. Il y a de ces monuments qu'on ne peut ignorer. Enfin...

Paradoxalement, la force de ces cours réside sans conteste dans l'érudition prodigieuse de Borges qui le mène au-delà des sentiers battus que sont les classiques. C'est ainsi que nous passons les premiers cours à arpenter les écrits germaniques (la légende du Beowulf), les sagas islandaises, la poésie nordique (le Fragment de Finnsburh) et viking, bref nous découvrons les influences et les premiers balbutiements de la littérature anglo-saxonne.

Il va de soi que certains grands écrivains trouvent leur place dans les Cours de littérature anglaise : William Blake (contemporain de Swedenborg), Samuel Taylor Coleridge (comparé à Truman Capote), Robert Louis Stevenson et bien d'autres. Mais même là, Borges surprend en se concentrant sur la production poétique des siècles qu'il traverse. C'est ainsi que le roman apparaît fugitivement à quelques rares reprises tandis que le théâtre et l'essai dorment aux côtés de Shakespeare et de Milton.

Chaque cours m'en aura énormément appris sur une littérature dont j'ignorais trop de choses. Cours de littérature anglaise n'est pas qu'une curiosité poussiéreuse sortie du passé de Borges. Ce recueil de textes permet un véritable compréhension de la littérature anglo-saxonne. Il reste qu'il faut avoir conscience de la nature pédagogique de ce livre. Sans cela, la déception est inévitable...

Jorges Luis Borges, Cours de littérature anglaise, éd. Seuil, Coll. La librairie du XXIe siècle, 2006, 373 pages, ISBN 2020513552.

© L'île déserte de Louis

vendredi, 16 juin 2006

Défis aux labyrinthes par Italo Calvino

medium_Defis.3.jpg« Commencer une conférence, et encore plus un cycle de conférences, est un moment crucial, comme de commencer à écrire un roman. C’est le moment du choix : la possibilité de tout dire, de toutes les manières possibles, s’offre à nous; et nous devons parvenir à dire une chose d’une façon particulière » (Défis aux labyrinthes, tome 2, p.105).

Réflexion particulièrement pertinente lorsque appliquée à l’auteur lui-même : par où commencer lorsque l’on veut parler d’Italo Calvino ? Car, malgré l’importance de son oeuvre, un grand pan de la production littéraire de l’auteur italien demeure inconnu. De Calvino, on retient généralement ses créations romanesques plutôt que ses textes critiques. Il est vrai que l’écrivain confondait souvent ses rôles de romancier, théoricien et critique en une même œuvre. Songeons à Cosmicomic, Si par une nuit d’hiver un voyageur ou encore Le château des destins croisés. Il est vrai aussi que la majorité de ses textes critiques furent publiés sur une période de trente ans (soit de 1955 à 1985) dans divers quotidiens et magazines avant d’être finalement rassemblés, par Calvino lui-même, en 1980, sous Una pietra sopra (La Machine littérature), et, en 1984, dans Collezione di sabbia (Collection de sable). Vinrent ensuite, de façon posthume, ses Leçons américaines, Pourquoi lire les classiques ? ainsi que Sulla fiaba, non disponible en français.

Chose étonnante, la publication française des textes critiques de Calvino s’était jusqu’à maintenant faite suivant une logique rappelant parfois celle du charcutage. Ainsi, de façon quasi constante, les traductions françaises étaient amputées de plusieurs textes contenus dans les éditions italiennes. Prenons pour exemple Collection de sable qui, dans sa version française, s’est vu dépouillé de dix-sept textes totalisant quelque quatre-vingt dix pages. Il en va de même pour Pourquoi lire les classiques ? (dix articles en moins) et La Machine littérature (vingt-sept articles en moins).

medium_Defis2.2.jpgC’est donc dans un « souci de cohérence et de fidélité aux originaux » que les éditions du Seuil offrent, sans tambour ni trompette, la possibilité de découvrir (enfin) l’étendue réelle de l’œuvre critique d’Italo Calvino sous les deux tomes de Défis aux labyrinthes. Ainsi, le premier tome (557 pages) regroupe l’intégrale de Una pietra sopra et de Collection de sable. Le deuxième (628 pages), quant à lui, comprend les Leçons américaines, l’intégrale de Pourquoi lire les classiques ? de même que Sur les contes (inédit en français) et deux petites sections de textes, eux aussi inédits en français (à une exception près) : Lire, écrire traduire et Chroniques italiennes.

Face à un tel foisonnement, une question ne peut être évitée : que contiennent ces écrits inédits ? Tel que Calvino l’écrit en début de Una pietra sopra, on pourrait résumé le tout en disant simplement qu’on y retrouve « des écrits contenant des déclaration de poétique, des tracés de parcours à suivre, des bilans critiques, de mises en ordre globales du passé, du présent et du futur… » (tome 1, p.17) . Bref, un programme général et vaste tel que Calvino aura toujours affectionné. Paradoxalement, un tel éclatement des sujets agace quelque peu. Plutôt que de rassembler les textes de Calvino par thèmes, Défis aux labyrinthes opte pour une présentation chronologique suivant l’ordre de production des essais. C’est ainsi que, dans le premier tome, on passe d’une réflexion portant sur la force ouvrière (L’antithèse ouvrière), à une autre ayant pour sujet la mort du roman (Je sonnerai plus le clairon), à une troisième axée sur la langue italienne (L’italien, un langue parmi les autres langues).

Fort heureusement, cet éclatement est vite oublié lorsque l’on découvre plusieurs petits bijoux de réflexion (la totalité de Sur le conte) de même de que quelques écrits sensiblement plus personnels (dont En mémoire de Cortázar et Souvenir de Georges Perec). Néanmoins, un essai plus que tout autre surprendra agréablement les inconditionnels de Calvino : « Commencer et finir ». Sixième conférence destinée à une série de lectures pour l’université de Harvard (Leçons américaines), ce texte semblait jusqu’à tout récemment perdu à jamais. Bien que qualifiée d’ébauche par l’éditeur, « Commencer et finir » demeure admirablement bien construit et à le grand mérite de synthétiser la pensée de Calvino en abordant plusieurs thèmes chers à l’auteur. Multiplicité, importance du choix face à la « potentialité illimité et multiformes » de l’imagination, mémoire narrative et inachèvement de l’histoire… Dommage que les éditions du Seuil ait inséré ce texte dans le tome deux (et à la fin des autres lectures critiques constituant les Leçons américaines), car il est indéniable que « Commencer et finir » se veut la parfaite introduction à l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain.

Exceptée cette brève critique, peu de reproches pourraient être faits à Défis aux labyrinthe, si ce n’est la brièveté du texte de présentation signé Mario Fusco, de même que l’absence, en fin de premier tome, d’un index des noms propres. Afin d’avoir accès à cet index, le lecteur doit se référer à la fin du deuxième tome, ce qui, à la longue, peut devenir quelque peu agaçant. Mais tout cela est bien peu comparé au bonheur de découvrir de nouvelles pages de Calvino. Défis aux labyrinthes enrichit d’une indéniable façon notre connaissance d’Italo Calvino tout en permettant à ses plus ardents admirateurs de satisfaire leur curiosité.

Italo Calvino, Défis aux labyrinthes : textes et lectures critiques, éd. du Seuil, 2003, 557 pages et 628 pages, ISBN 2020510278 (tome 1) et 2020619148 (tome 2).

© L'île déserte de Louis

jeudi, 15 juin 2006

De la littérature par Umberto Eco

medium_eco.jpgIl n’est pas facile de commenter une œuvre d’Umberto Eco, en particulier lorsque le romancier nous offre un recueil de textes (essais, conférences, leçons et préfaces) dont la production s’étale sur plus de dix ans (1990 à 2000, à une exception). C’est ainsi qu’après la publication de son plus récent roman, Baudolino (2003), et la sortie de deux œuvres à saveurs sémiotiques, Sémiotique et philosophie du langage (2001) et Kant et l’ornithorynque (1999), Eco entreprend un nouveau pèlerinage dans l’univers de la littérature.

Néanmoins, contrairement à Six promenades dans les bois du roman (1996), De la littérature ne regroupe pas des textes portant sur une œuvre ou un auteur en particulier. Tel que l’annonce Eco en début d’introduction, le livre réunit plutôt « des textes de circonstance, tous centrés sur le problème de la littérature ». Dès lors, il n’est pas étonnant de constater la diversité et la richesse des sujets abordés : mythes américains, intertextualité, ironie, poétique aristotélicienne, Wilde, Borges (et les détritus littéraires), Cervantès, etc.

Moins jubilatoire et plus sérieux que Comment voyager avec un saumon (1997), De la littérature demeure malgré tout un recueil dans lequel Eco s’amuse visiblement... et le lecteur un peu moins. Érudit aux connaissances sans fin, l’écrivain nous fait (re)découvrir des lieux qu’il a lui-même déjà visités (Babel, Gérard de Nerval, le rôle du lecteur, etc.) en plus d’aborder de nouveaux sujets. Défenseur des librairies à grande surface, apologue du style du Manifeste du Parti communiste, il sait malgré tout surprendre tout en enseignant. Car voilà peut-être la plus grande qualité de cet ouvrage : Eco enseigne sans en avoir l’air.

De façon paradoxale, c’est en prenant un ton personnel qu’Eco nous offre son meilleure texte du recueil, « Borges et mon angoisse de l’influence », ainsi que son plus faible, « Comment j’écris ». Dernier texte de l’œuvre, « Comment j’écris » ressemble davantage à une liste d’événements anecdotiques qu’à une réflexion approfondie. Il n’empêche que les inconditionnels de l’écrivain se délecteront en y découvrant les réflexions et idées à l’origine de romans tels Le nom de la rose et L’île du jour d’avant. Pour les autres, le sommeil risque fort d’avoir raison de vous avant la fin du texte.

De tout ce recueil, seul un détail risque de déstabiliser momentanément le lecteur : l’essayiste n’arrive pas à se défaire totalement du sémioticien qui sommeille en lui. Malgré l’annonce, en introduction, d’une œuvre centrée sur le problème de la littérature, Eco ne peut visiblement pas s’empêcher de tomber parfois dans l’analyse sémiotique.

Au final, De la littérature est une oeuvre très inégale, un peu comme si Eco était fatigué d’être un « théoricien » sans pour autant parvenir à être un simple « lecteur ». Sommes-nous ici en présence d’une commande d’éditeur ? Probablement. De la littérature sent le réchauffé et manque de dynamisme.

Plutôt que de perdre votre temps avec cette oeuvre, je conseille vivement la lecture de Lector in fabula : le rôle du lecteur pour les amateurs de théories littéraire, et Comment voyager avec un saumon pour les lecteurs d’absurde.

Umberto Eco, De la littérature, éd. Grasset, 2004, 439 pages, ISBN 2253108588

© L'île déserte de Louis

jeudi, 18 mai 2006

Une histoire de la littérature par Alberto Manguel

Nous, lecteurs d’aujourd’hui, que l’on dit menacés d’extinction, nous avons encore à apprendre ce que c’est qu’un livre. Notre avenir – l’avenir de l’histoire de nos lectures – fut exploré par saint Augustin, qui tentait de distinguer le texte vu avec les yeux de l’esprit du texte lu à haute voix ; par Dante, qui s’interrogeait sur les limites de la capacité d’interprétation des lecteurs; par dame Murasaki, qui défendait la spécificité de certaines lectures...

Le passé de cette histoire se trouve devant nous...
(Alberto Manguel, p.39)

Lire l’avenir, lire des images, écouter lire, lire en silence... Une histoire de la lecture de Alberto Manguel est un petit bijou, un morceau de vie dans la mer stagnante des essais sur la littérature. Plutôt que de vouloir faire de littérature une science (songeons à tous les Gérard Genette et Todorov de ce monde), Manguel nous raconte avec talent l’histoire du livre et de la lecture.

Bien entendu, on y retrouve ces nom légendaires que sont Pline, Dante, Cervantès, Rabelais, Victor Hugo et Borges. Il faut bien attirer le lecteur. Cependant, la force véritable de Une histoire de la lecture réside dans le recours à l’anecdote. Véritable érudit, Manguel ose sortir des sentiers battus et dévoile ce que la « petite histoire » gardait secrètement depuis des siècles. Ainsi, ce dernier s’attarde, entre autres, à des sujets tels : la forme du livre, les voleurs de livres, les lectures interdites et les « fous » des livres.

De l’aveu même de l’auteur, il lui aura fallu une dizaine d’années pour écrire ce livre. Le résultat d’un tel investissement démontre bien le caractère personnel de l’œuvre. Une histoire de la lecture n’a rien du manuel didactique et ennuyeux. Manguel écrit au souvent « je ». Il utilise l’expérience personnelle afin d’unir les thèmes qu’il aborde.

J’aimerais aussi ajouter que la traduction de Christine Leboeuf (traductrice de très grand talent de Paul Auster et Russel Banks) est absolument parfaite. Le ton intime de Manguel et la richesse de son vocabulaire ne perdent rien de leur très grande qualité.

Une histoire de la littérature est un livre passionnant que j’ai lu plusieurs fois, un essai savant mais non prétentieux, le résultat d’une recherche phénoménale qui ne cesse de m’étonner.

Alberto Manguel, Une histoire de la littérature [trad. de l’anglais par Christine Leboeuf], éd. Actes Sud, coll. Babel, 2000 [1998], 432 pages, ISBN 2742723994

© L'île déserte de Louis