mardi, 13 mars 2007
À reculons, comme une écrevisse par Umberto Eco
Le 11 septembre, la guerre en Afghanistan et en Irak, le populisme médiatique au pouvoir : les premières années du troisième millénaire ne pouvaient pas échapper à l'analyse ravageuse d'Umberto Eco. Il en ressort que depuis quelque temps, le monde marche à reculons, de plus en plus vite, de plus en plus dramatiquement. Après la chute du mur de Berlin, il a fallu exhumer de vieux atlas pour retrouver les frontières oubliées depuis la guerre de 1914. De la guerre froide, on s'est empressé de retourner aux guerres les plus chaudes. Nous avons ressuscité le vieux combat entre Islam et Chrétienté, et le cri ancestral de " Sauve qui peut, voilà les Turcs ! " nous ramène au temps des Croisades. Le fantôme du Péril jaune resurgit, comme l'anti-darwinisme, l'antisémitisme, voire le contentieux que l'on croyait pourtant bien enterré entre l'Église et l'État... Il semblerait que l'Histoire, à bout de souffle après les bonds qu'elle a effectués au cours des deux précédents millénaires, se soit affaissée sur elle-même et se précipite à reculons, comme une écrevisse. (Quatrième de couverture)
Cette quatrième de couverture a de quoi nous faire baver dans notre sac de chips! Qui pourrait lever le nez sur un recueil d'essais, principalement écrits entre 2000 et 2004, du grand Umberto Eco? Le génie derrière des romans tels Le nom de la rose et L'île du jour d'avant de même que de nombreux essais (Comment voyager avec un saumon?, De la littérature, etc.) fait courir des hordes de lecteurs à travers le monde. Et puis, un rapide coup d’œil à la table des matières nous convainc davantage qu'IL NOUS FAUT LIRE ce livre. Comment résister à des titres d'articles comme : "Science, technologie et magie", "Ordures et bananes", "Sur l'âme des embryons", "Croire à Dan Brown", etc. ? Comment résister à un tel livre !
Voici un conseil : résistez à cette tentation. La lecture de À reculons, comme une écrevisse est ma première déception littéraire de l'année. Ce n'est pas que la plume de Eco s'est émoussée, bien au contraire. L'intelligence et l'humour sont toujours au rendez-vous. De plus, les sujets qu'il aborde sont d'un très grand intérêt.
Alors, il est où le bobo ? Le bobo, il est dans l'angle d'approche de la majorité des textes. Les remarques et réflexions d'Eco portent essentiellement sur l'actualité italienne. En fait, tout tourne autour de la culture italienne (politique, histoire, cinéma, grandes compagnies, scandales, etc.). Dès lors, une distance s'instaure immanquablement entre le lecteur et le texte. Les nombreuse notes de bas de page témoignent d'ailleurs de la conscience qu'avait les éditions Grasset de cette "faiblesse".
Et, même quand Eco réfléchit sur des sujets autres qu'italiens, il n'y réfléchit pas longtemps. À reculons, comme une écrevisse n'est pas la somme d'intenses efforts intellectuels. Certains essais déçoivent par leur peu de contenu, le plus savoureux résidant généralement dans leur titre. Il est vrai que la plupart de ces textes furent d'abord publiés sur une base régulière dans les grands quotidiens d'Italie. Il est impossible pour un écrivain de toujours "pondre" d'excellents essais à un tel rythme, et ce, même lorsque cet écrivain se nomme Umberto Eco.
Umberto Eco, À reculons, comme une écrevisse [trad. de l'italien par Myriam Bouzaher, Mario Fusco, Pierre Laroche, Diane Ménard et Roberto Negri], éd. Grasset, 2006, 422 pages, ISBN 2246714419.
© L'île déserte de Louis
07:50 Publié dans Équarrissage littéraire et autres déceptions, Essais | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
jeudi, 08 mars 2007
L'aveuglement par José Saramago
Un homme, assis au volant de sa voiture, attend devant un feu rouge. Il devient soudain aveugle. C'est le début d'une épidémie qui se propage à une vitesse fulgurante à travers tout le pays. En quarantaine dans un hôpital ou livrés à eux-mêmes dans la ville, privés de tout repère, les hordes d'aveugles devront faire face à ce qui, en l'homme, est le plus primitif : la volonté de survivre à n'importe quel prix. Seule une femme n'a pas été frappé par "la blancheur lumineuses". Sauta-t-elle les guider hors de ces ténèbres ? (Quatrième de couverture)
Résumer et commenter L'aveuglement est une tâche périlleuse tant le récit qu'il contient est long et bouleversant. Plutôt que de tomber dans l'analyse froide, je préfère débuter avec mes impressions de lecteur. Étrangement, son auteur, José Saramago (Prix Nobel de littérature en 1998), aura écrit un roman qui rappelle les oeuvres de Stephen King. On découvre en effet une série de protagonistes qui, une fois infectés par un mal étrange, sont confinés malgré eux dans un ancien asile désaffecté. Surveillées en permanence par l'armée nationale (qui n'hésite pas à faire feu sur les aveugles qui quittent le périmètre de sécurité), ces personnes doivent rapidement s'organiser afin de survivre, pendant qu'à l'extérieur, l'étrange mal frappe toujours plus de gens.
Le monde de L'aveuglement en est un où les personnages, libres du regard des autres, deviennent lentement de véritables animaux. Face à une médecine impuissante et un gouvernement déficient, la violence des uns forceront les autres à demeurer humain. Ce roman contient certaines scènes très difficiles à lire. Bien que peu présente, la violence (tant psychologique que physique) décrite par l'auteur ne m'aura pas laissé insensible au sort des personnages.
On sent bien le petit côté moralisateur de Saramago. Heureusement, au-delà de cette métaphore universelle ("même lorsqu'il voit, l'homme est aveugle"), l'oeuvre de Saramago met parfaitement bien en scène la nature humaine dans toutes ses petites bassesses, une nature humaine où le plus fort veut l'emporter, mais aussi une nature humaine grâce à laquelle la solidarité à petite échelle s'impose comme un espoir de survie.
J'ai adoré ce roman. Son histoire, son style d'écriture particulier (de longues phrases, très peu de ponctuation, des dialogues sans tiret ni guillemet afin de donner l'impression d'être, nous aussi, perdu dans cet aveuglement) et ses personnages m'auront pris mes moindres temps libres depuis une semaine. Ce qui m'anène à cette petite mise en garde : bien que d'une épaisseur moyenne (366 pages), L'aveuglement est d'une rare densité. Très peu de blanc couvre ses pages. Les paragraphes, souvent longs de plusieurs pages, accentuent encore plus ce sentiment de perte de tout repère. Pour parler simplement, disons que le dernier roman d'Amélie Nothomb (Journal d'Hirondelle) tiendrait sans doute dans les vingt premières pages de L'aveuglement.
Aujourd'hui encore très actif malgré ses 80 ans passés, José Saramago publiait en 2006 la suite de L'aveuglement, soit La lucidité. N'ayez crainte, je ne crois pas que L'aveuglement devait initialement avoir une suite. Sa fin ne se conclue pas par un "à suivre...". Pour les plus curieux d'entre vous, vous trouverez ici un article de Saramago ("Que reste-t-il de la démocratie?") publié dans Le monde diplomatique en 2004.
José Saramago, L'aveuglement [trad. du portugais par Geneviève Leibrich], éd. du Seuil. coll. Points, 2006 [1997], 366 pages, ISBN 2020403439.
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