jeudi, 30 novembre 2006

Cours de littérature anglaise par Jorge Luis Borges

medium_Borges1.jpgC'était un pari risqué, tant pour l'éditeur que les lecteurs : publier l'intégralité des cours de littérature donnés par Borges en 1966 à l'université de Buenos Aires. Il faut préciser que le tout fut rendu possible grâce à la retranscription intégrale des présentations de Borges tirées d'enregistrements audio. Autant dire un miracle que ces cours aient survécu jusqu'à aujourd'hui !

Le défi demeure néanmoins pour le lecteur, car nous sommes ici en présence de véritables cours universitaires portant sur la littérature anglaise. Plus complexe encore, il s'agit pour la très grande majorité de cours axés sur trois périodes de l'histoire : le moyen âge, la fin des Lumières et le XIXe siècle. Aux oubliettes Shakespeare ! Aux oubliettes Milton ! Rien ne saurait surprendre lorsque l'enseignant est Borges. Il reste que j'aurais aimé connaître l'opinion du grand écrivain argentin sur ces auteurs. Il y a de ces monuments qu'on ne peut ignorer. Enfin...

Paradoxalement, la force de ces cours réside sans conteste dans l'érudition prodigieuse de Borges qui le mène au-delà des sentiers battus que sont les classiques. C'est ainsi que nous passons les premiers cours à arpenter les écrits germaniques (la légende du Beowulf), les sagas islandaises, la poésie nordique (le Fragment de Finnsburh) et viking, bref nous découvrons les influences et les premiers balbutiements de la littérature anglo-saxonne.

Il va de soi que certains grands écrivains trouvent leur place dans les Cours de littérature anglaise : William Blake (contemporain de Swedenborg), Samuel Taylor Coleridge (comparé à Truman Capote), Robert Louis Stevenson et bien d'autres. Mais même là, Borges surprend en se concentrant sur la production poétique des siècles qu'il traverse. C'est ainsi que le roman apparaît fugitivement à quelques rares reprises tandis que le théâtre et l'essai dorment aux côtés de Shakespeare et de Milton.

Chaque cours m'en aura énormément appris sur une littérature dont j'ignorais trop de choses. Cours de littérature anglaise n'est pas qu'une curiosité poussiéreuse sortie du passé de Borges. Ce recueil de textes permet un véritable compréhension de la littérature anglo-saxonne. Il reste qu'il faut avoir conscience de la nature pédagogique de ce livre. Sans cela, la déception est inévitable...

Jorges Luis Borges, Cours de littérature anglaise, éd. Seuil, Coll. La librairie du XXIe siècle, 2006, 373 pages, ISBN 2020513552.

© L'île déserte de Louis

mardi, 28 novembre 2006

Zadig par Voltaire

medium_Zadig.jpgLire Voltaire relève parfois du défi olympien... pas le défi à la Ovide ou à la Homère, mais plutôt celui à la Astérix lorsqu'il se retrouve dans la maison des fous. Pour être plus précis, le défi n'est pas de lire Voltaire, mais bien de lire les dizaines et les dizaines de notes de bas de page qui accompagnent le texte. On finit par ne plus où savoir donner de la tête. Comment une oeuvre qui, au départ contenait 84 pages, peut-elle aboutir avec plus 150 ? Il ne s'agit plus d'une version annotée, mais d'un véritable cours universitaire ! Heureusement, il existe toujours ces petits éditions qui permettent au lecteur de retrouver la simplicité du texte.

Un grand détour pour en arriver à Zadig, petit conte philosophique écrit par Voltaire qui m'aura grandement surpris par l'actualité de ses propos. L'histoire que nous offre Voltaire se résume aisément : jeune et riche, beau et intelligent, courtisé et considéré, savant et brave, Zadig incarnait à Babylone la plénitude du bonheur humain lorsque les caprices de la fortune mirent à l'épreuve la fermeté de son caractère et les ressources de son esprit. Trahi par la belle Sémire, en butte à la féroce jalousie du roi Moabdar, le voici bientôt réduit à l'état misérable de vagabond. Dès lors, sa quête n'aura qu'un seul but : retrouver le bonheur perdu.

Parce qu'il cherchait à critiquer plusieurs facettes de la société française de XVIIIe siècle, Voltaire n'avait d'autre choix que de placer son héros en situation étrangère, d'où cet univers imaginaire musulman frôlant souvent la caricature. Pourtant, malgré le décor très exotique de Zadig, on devine aisément la France des Lumières. Le fanatisme religieux, l'abus du pouvoir politique et la victoire du paraître sur les idées deviennent les pires tors de ces Babyloniens aux discours et agissements étrangement européens.

Et puis, le thème de la tolérance y occupe une telle place que je n'ai pas pu m'empêcher de faire plusieurs rapprochements avec notre époque. Car Zadig est aussi un pamphlet contre le rejet catégorique basé sur les différences de religions et de croyances. Étrange de se faire sermonner à travers une oeuvre vieille de plus de 200 ans.

Si vous craignez de vous perdre dans une édition aux notes abusives, il y a toujours possibilité de télécharger gratuitement et légalement l'intégralité du texte en cliquant ici ou encore ici ou, pourquoi pas, en cliquant ici. Pour les autres, les édtions Pocket offrent un Zadig abordable aux notes peu nombreuses.

Voltaire, Zadig (suivi de Micromégas), éd. Pocket, 2006, 126 pages, ISBN 226616595x

© L'île déserte de Louis

lundi, 27 novembre 2006

CENSURE

medium_Censure.jpg
Suite à la publication d'une note portant sur Corpus Christine, mon blog est devenu le lieu de rencontre de plusieurs admirateurs de Max Monnehay. Parmi eux, certains cherchent uniquement à partager certaines photos de l'auteure, photos qui n'ont pas leur place dans un blog portant sur la littérature.

J'invoque donc mon droit universel à la censure de ce blog. Du même souffle, je demande aux admirateurs trop sexués de Max Monnehay de faire mumuse ailleurs. Merci.

© L'île déserte de Louis

lundi, 20 novembre 2006

Terre des hommes par Antoine de Saint-Exupéry

medium_pile_de_livre.jpgIl y a quelques semaines, je me trouvais dans une boutique de livres usagés, le genre de capharnaüm étroit où des montagnes de bouquins menacent de s'effondrer à chacun de nos pas. Et, pour ajouter à l'exotisme, le propriétaire des lieux (et unique employé) préfère la nature laisser faire son oeuvre et ne classe aucun des ses livres. Un vrai (mais beau) bordel. Je me trouvais donc à la recherche d'un roman (que je ne trouverai pas), lorsque mes yeux tombèrent sur Terre des hommes. Pas une belle édition, ni vraiment vieille d'ailleurs, rien qu'une édition de poche remontant à 1992. Par curiosité, j'ai malgré tout acheté le récit de Saint-Exupéry, je suis retourné chez moi, et j'ai oublié le bouquin... jusqu'à samedi dernier.

medium_Terre_des_hommes.3.jpgDonc, samedi soir, j'ouvre le livre :

La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu'elle nous résiste. L'homme se découvre quand il se mesure à l'obstacle. Mais, pour l'atteindre...

Dimanche matin, je referme le livre.

Terres des hommes rassemble différents moments de la vie de Saint-Exupéry couvrant une période de huit ans. On suit Mermoz et son incroyable traversée des Andes, on lit la grandeur du Sahara, la guerre d'Espagne et la mort que Saint-Exupéry faillit connaître dans le désert de Libye. Heureusement, nous ne sommes pas dans les récits aventureux et pompeux généralement associés à ce genre d'écrits, mais nous lisons plutôt les réflexions que ces évènement auront suscitées chez Saint-Exupéry.

Être un homme, c'est précisément être responsable. C'est connaître la honte en face d'une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C'est être fier d'une victoire que les camarades ont remportée. C'est sentir, en posant la pierre, que l'on contribue à bâtir le monde. (p.47-48)

Terre des hommes a été écrit en 1939. Pourtant, j'ai rarement senti le passage du temps ralentir ma lecture. Il est vrai que la technologie à laquelle fait parfois référence Saint-Exupéry (avion, moyens de communication, etc.) ne se trouve plus aujourd'hui que dans les musées. Heureusement, le récit s'attarde d'abord et avant tout aux hommes, sur cette part de nous que l'on nomme humanité : l'amour, la ténacité, la solitude, la haine, les mirages que nous créons et les découvertes que nous faisons.

On peut ranger les hommes en hommes de droite et en hommes de gauche, en bossus et en non bossus, en fascistes et en démocrates, et ces distinctions sont inattaquables. Mais la vérité, vous le savez, c'est ce qui simplifie le monde et non ce qui crée le chaos. (p.172)

Une témoignage touchant.

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, éd. Gallimard, coll. Folio, 1992, 182 pages, ISBN 2070360210.

© L'île déserte de Louis

Le livre des citations

medium_cahier_de_citations.jpgJ'ai chez moi un petit cahier à la couverture rigide noire et rouge. J'y inscrit depuis quelques années des passages des romans qui m'ont touché. Certains auteurs s'y retrouvent plusieurs fois (Iltano Clavino, Borges, Camus, Carlos Ruis Zafon, Romain Gary, Nothomb et Rushdie) alors que d'autres n'auront sans doute jamais l'honneur d'y figurer. Parfois simples, parfois complexes, parfois amusantes, ces citations me rapellent sans cesse que le génie relève parfois de bien peu de choses.

- L'idée qu'un texte peut être définitif relève de la religion ou de la fatigue (Borges).

- Les endroits où l'homme place son honneur, c'est incroyable... les couilles devraient pousser sur la tête, comme une couronne (R. Gary).

- Les souvenirs ne peuvent que changer le passer le moins intéressant (Julio Cortazar).

- Mieux vaudrait apprendre à faire l'amour correctement plutôt que de s'abrutir sur un livre d'histoire (Boris Vian).

- Chacun tire de chaque livre le livre qui lui convient (Italo Calvino).

- La superstition a toujours guidé les actes à l'absence de savoir (Isaac Asimov).

- Nous vivons tellement dans la peur que cela nous rassure de désigner l'ennemi et puis, si nous ne pouvons pas deviner, nous l'inventons (Gil Courtemanche).

- La solitude à deux est l'enfer consenti (M. Houellebecq).

-Les gens se dépêchent de juger pour ne pas l'être eux-mêmes (A. Camus).

- Ce n'est pas la distance qui mesure l'éloignement (Saint-Exupéry).

Qu'est-ce qui nous pousse à retransrire les idées des autres ? Peut-être la justesse de leurs mots, ou peut-être la jalousie de ne pas être celui qui les a écrit, ou peut-être aussi les deux.

© L'île déserte de Louis

vendredi, 10 novembre 2006

L'assassin habite au 21 par S.A. Steeman

medium_L_assassin.jpgSept victimes en deux mois et demi. Et l'assassin a signé tous ses meurtres en abandonnant un bristol sur les lieux : il s'appelle Smith... Smith... La police londonienne est sur les dents, et les milliers de Smith de la capitale connaissent des moments difficiles. Jusqu'au jour où une piste fortuite conduit le yard du côté de Russel Square. C'est là qu'habiterait l'assassin, au 21. Mais lequel des tous les hurluberlus - plus étranges et pittoresques les uns que les autres - qui peuplent la pension Victoria pourrait bien être Mr. Smith ? (Quatrième de couverture)

Le bon roman policier cherche donne toujours assez d'indices pour que le lecteur soit en mesure de découvrir l'identité du coupable avant la fin du récit. L'excellent roman policier en fait tout autant, mais avec cette nuance qu'il leurre le lecteur dans ses déductions. L'assassin glisse entre nos doigts malgré notre vigilence.

L'assassin habite au 21 fait sans conteste partie de cette dernière catégorie. Stanislas-André Steeman offre ici un bijou de la littérature policière. Étrange qu'il m'ait fallu tout ce temps avant de découvrir un roman qui fut écrit en... 1939.

Grâce à un procédé très efficace, Steeman nous tient en haleine du début à la fin tout en nous permettant d'arpenter les rues glauques du Londres de l'entre deux guerres. Tout comme les inspecteurs dépassés par les évènements, nous cherchons un motif possible, des indices, nous tentons de résoudre une série de crimes pour découvrir en bout de ligne... que nous ne sommes pas si intelligents que ça, après tout.

Digne des meilleurs Agatha Christie, L'assassin habite au 21 fait dorénavant partie de mes essentiels du genre policier.

S.A. Steeman, L'assassin habite au 21, éd. Le livre de poche, 2006 [1939], 187 pages, ISBN 2253011029.

© L'île déserte de Louis

lundi, 06 novembre 2006

Corpus Christine par Max Monnehay

medium_Corpus_Christine.jpgSuite à un accident qui le laisse infirme, un homme vit en position horizontale, séquestré et affamé dans son propre appartement par sa femme. Un peu à la manière d'un journal intime, il décrit son martyre, la longue horreur des jours passés à tenter d'agripper de quoi manger en se hissant tant bien que mal à la hauteur des tablettes du placard ou celles du frigo. Sa femme, obèse, l'affame à rythme contrôlé tout en supprimant toute possibilité d'attenter à ses jours.

Prometteur, machiavélique, ingénieux et... terriblement décevant.

Je dois dire qu'il y a très longtemps qu'un roman ne m'avait pas déçu à ce point. On me promettait un mélange d'Amélie Nothomb et de Stephen King ! Pourquoi doit-on toujours comparer un nouvel auteur talentueux avec des géants de la littérature ? Toujours est-il que, malgré mes trois tentatives, je n'ai jamais été capable de franchir le seuil de la page cent. Qu'est-ce qui cloche dans ma tête ?

Oui, qu'est-ce qui ne va pas avec moi ? Parce que, il faut bien l'admettre, la Monnehay, elle en a du talent. La violence de Corpus Christine est saisissante. Si vous êtes à la recherche de quelque chose qui décoiffe, vous ne serez pas déçu. Psychologiquement et physiquement, l'histoire est un véritable marteau piqueur qui n'épargne personne. Max Monnehay n'offre pas une oeuvre complexe, mais un simple récit qui nous plonge dans la folie d'un homme brisé par celle qu'il a un jour aimé.

Alors, quel est le problème avec Corpus Christine ? Tout d'abord, l'étiquette même trompe... Ce n'est pas un "roman", mais bien un récit. Corpus Christine est vide d'intrigue. Dès lors, le pseudo-suspens annoncé n'arrive jamais (je crois que c'est surtout ça qui m'a fait décrocher). Ensuite, Monnehay ne peut écrire deux pages sans se sentir obligée d'interpeller le lecteur, ce qui tombe sur les nerfs à la longue. Finalement, Monnehay est venue après Nothomb et King. La comparaison (forcée) avec ces deux maîtres n'est jamais avantageuse pour une écrivaine qui débute. Bref, le lecteur que je suis aura été trompé dans ses attentes.

medium_Max.jpgBon, alors, si vous désirez malgré tout lire Monnehay (parce qu'elle est jeune, mignonne, talentueuse malgré tout... et tout le reste), il existe des critiques plus enthousiastes que la mienne. Je vous conseille donc celle du magazine Lire, de évene.fr et de Culture café qui sont... disons... plus modérées que la mienne.

Pour ceux qui ont été conquis par Corpus Christine et qui voudraient en apprendre un peu plus sur Max Monnehay, Culture café porpose (en plus d'une critique du roman) une entrevue exclusive avec l'auteure.

Max Monnehay, Corpus Christine, éd Albin Michel, 2006, 240 pages, ISBN 222617334X.

© L'île déserte de Louis

vendredi, 03 novembre 2006

Le jour des corneilles par Jean-François Beauchemin

medium_Le_jour_des_corneilles.jpgSuite à l’assassinat de son père, le fils Courge comparaît devant la justice. Élevé seul dans les bois en compagnie de son père, il explique à un invisible juge l’étrange relation qui l’unissait à son unique parent. Long monologue d’un personnage asociale, le récit nous fait peu à peu découvrir l’étendue de la carence affective du fils. Mais surtout, il s’agit d’une oeuvre dont le vocabulaire inventif, les archaïsmes, les contre-sens et les néologismes font de la langue un personnage à part entière. Petit retour sur un grand roman...

Avec Le jour des corneilles, Jean-François Beauchemin nous offre un récit à la fois noir et envoûtant qui peut sans conteste être qualifié de surprise littéraire de l’année 2004. Et cette surprise a reçu de nombreux prix depuis sa publication, dont le prix France-Québec attribué lors du Salon du livre de Paris.

Dès les premières pages on découvre un livre écrit dans une langue unique qui rappelle parfois la créativité de Rabelais ou encore celle de Queneau. L'inventivité lexical et la liberté syntaxique donnent un certain relief au texte qui glisse à plusieurs reprises vers la poésie. Plutôt que de tomber dans l'analyse, je préfère retranscrire deux courts extraits qui illustrent très bien la plume unique de Beauchemin :

Combien de fois fus-je houspillé, affamé, appendu, enseveli, livré à termitière ou établi sur guêpière, enduit de miellée puis offert à fourmis, ficelé à branchotte puis donné pour pâture à chenillette et quasiment noyé sous l’étang ? (p.17)

Lors même que le malheur s'abat sur nous comme grêlons, voici que brille en nos ventres une joie, courtaude et ténue, mais pourtant suffisante pour pardonner au sort ses rudesses ! Phénomènes de fortune ! Miracle du monde ! Chef-d'oeuvre du ventre ! (p.66)

Pour ce qui est de l'ambiance de l'histoire, je suis bien d'accord avec Malice lorsqu'elle fait un rapprochement avec l'univers de Tim Burton et celui de Süskind. À la noirceur du récit s'oppose la lumière du style. Cliché que tout ça, je sais bien. Mais un excellent cliché quand même !

Jean-François Beauchemin, Le jour des corneilles, éd. Les Allusifs, 2004, 153 pages, ISBN 2922868257.

© L'île déserte de Louis

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