vendredi, 16 juin 2006
Défis aux labyrinthes par Italo Calvino
« Commencer une conférence, et encore plus un cycle de conférences, est un moment crucial, comme de commencer à écrire un roman. C’est le moment du choix : la possibilité de tout dire, de toutes les manières possibles, s’offre à nous; et nous devons parvenir à dire une chose d’une façon particulière » (Défis aux labyrinthes, tome 2, p.105).
Réflexion particulièrement pertinente lorsque appliquée à l’auteur lui-même : par où commencer lorsque l’on veut parler d’Italo Calvino ? Car, malgré l’importance de son oeuvre, un grand pan de la production littéraire de l’auteur italien demeure inconnu. De Calvino, on retient généralement ses créations romanesques plutôt que ses textes critiques. Il est vrai que l’écrivain confondait souvent ses rôles de romancier, théoricien et critique en une même œuvre. Songeons à Cosmicomic, Si par une nuit d’hiver un voyageur ou encore Le château des destins croisés. Il est vrai aussi que la majorité de ses textes critiques furent publiés sur une période de trente ans (soit de 1955 à 1985) dans divers quotidiens et magazines avant d’être finalement rassemblés, par Calvino lui-même, en 1980, sous Una pietra sopra (La Machine littérature), et, en 1984, dans Collezione di sabbia (Collection de sable). Vinrent ensuite, de façon posthume, ses Leçons américaines, Pourquoi lire les classiques ? ainsi que Sulla fiaba, non disponible en français.
Chose étonnante, la publication française des textes critiques de Calvino s’était jusqu’à maintenant faite suivant une logique rappelant parfois celle du charcutage. Ainsi, de façon quasi constante, les traductions françaises étaient amputées de plusieurs textes contenus dans les éditions italiennes. Prenons pour exemple Collection de sable qui, dans sa version française, s’est vu dépouillé de dix-sept textes totalisant quelque quatre-vingt dix pages. Il en va de même pour Pourquoi lire les classiques ? (dix articles en moins) et La Machine littérature (vingt-sept articles en moins).
C’est donc dans un « souci de cohérence et de fidélité aux originaux » que les éditions du Seuil offrent, sans tambour ni trompette, la possibilité de découvrir (enfin) l’étendue réelle de l’œuvre critique d’Italo Calvino sous les deux tomes de Défis aux labyrinthes. Ainsi, le premier tome (557 pages) regroupe l’intégrale de Una pietra sopra et de Collection de sable. Le deuxième (628 pages), quant à lui, comprend les Leçons américaines, l’intégrale de Pourquoi lire les classiques ? de même que Sur les contes (inédit en français) et deux petites sections de textes, eux aussi inédits en français (à une exception près) : Lire, écrire traduire et Chroniques italiennes.
Face à un tel foisonnement, une question ne peut être évitée : que contiennent ces écrits inédits ? Tel que Calvino l’écrit en début de Una pietra sopra, on pourrait résumé le tout en disant simplement qu’on y retrouve « des écrits contenant des déclaration de poétique, des tracés de parcours à suivre, des bilans critiques, de mises en ordre globales du passé, du présent et du futur… » (tome 1, p.17) . Bref, un programme général et vaste tel que Calvino aura toujours affectionné. Paradoxalement, un tel éclatement des sujets agace quelque peu. Plutôt que de rassembler les textes de Calvino par thèmes, Défis aux labyrinthes opte pour une présentation chronologique suivant l’ordre de production des essais. C’est ainsi que, dans le premier tome, on passe d’une réflexion portant sur la force ouvrière (L’antithèse ouvrière), à une autre ayant pour sujet la mort du roman (Je sonnerai plus le clairon), à une troisième axée sur la langue italienne (L’italien, un langue parmi les autres langues).
Fort heureusement, cet éclatement est vite oublié lorsque l’on découvre plusieurs petits bijoux de réflexion (la totalité de Sur le conte) de même de que quelques écrits sensiblement plus personnels (dont En mémoire de Cortázar et Souvenir de Georges Perec). Néanmoins, un essai plus que tout autre surprendra agréablement les inconditionnels de Calvino : « Commencer et finir ». Sixième conférence destinée à une série de lectures pour l’université de Harvard (Leçons américaines), ce texte semblait jusqu’à tout récemment perdu à jamais. Bien que qualifiée d’ébauche par l’éditeur, « Commencer et finir » demeure admirablement bien construit et à le grand mérite de synthétiser la pensée de Calvino en abordant plusieurs thèmes chers à l’auteur. Multiplicité, importance du choix face à la « potentialité illimité et multiformes » de l’imagination, mémoire narrative et inachèvement de l’histoire… Dommage que les éditions du Seuil ait inséré ce texte dans le tome deux (et à la fin des autres lectures critiques constituant les Leçons américaines), car il est indéniable que « Commencer et finir » se veut la parfaite introduction à l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain.
Exceptée cette brève critique, peu de reproches pourraient être faits à Défis aux labyrinthe, si ce n’est la brièveté du texte de présentation signé Mario Fusco, de même que l’absence, en fin de premier tome, d’un index des noms propres. Afin d’avoir accès à cet index, le lecteur doit se référer à la fin du deuxième tome, ce qui, à la longue, peut devenir quelque peu agaçant. Mais tout cela est bien peu comparé au bonheur de découvrir de nouvelles pages de Calvino. Défis aux labyrinthes enrichit d’une indéniable façon notre connaissance d’Italo Calvino tout en permettant à ses plus ardents admirateurs de satisfaire leur curiosité.
Italo Calvino, Défis aux labyrinthes : textes et lectures critiques, éd. du Seuil, 2003, 557 pages et 628 pages, ISBN 2020510278 (tome 1) et 2020619148 (tome 2).
© L'île déserte de Louis
16:35 Publié dans Sur la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Italo Calvino


Les commentaires sont fermés.